Marilyn Manson, l'enfance nue

 

 

 

Auto-proclamé "Antichrist Superstar", prophète de L'Amérique déréalisée, Marilyn Manson, dernier rêve de surhomme rock, par-delà Bien et Mal.

 

 

 

Le noir vient d'envelopper les 800 spectateurs de l'UGC Cités Cinés, bunker à images multiples du Forum des Halles en ce samedi soir glacial, et l'écran géant de scintiller d'une"Autoroute Perdue" au son de David Bowie hululant "I'm deranged", entre Scott Walker batcave et folle dico synthétique. Mais rien ne prépare à la tranche d'Amérique à la dérive qui va suivre, à cette gigantesque banlieue aseptisée et ultraviolente, hantée de personnages dont la folie n'est plus répertoriée que du point de vue d'institutions fascinantes: détectives mutiques ou impuissants, gardiens de prison sans état d'âme, contre pouvoirs (mafia) et corporations tout-puissants, criminels par moralité (le passage à tabat d'un automobiliste ne respectant pas le code de la route par une bande de mafieux sortis des "Tueurs" de Don Siegel.

 

 

 

Transfuge

 

Ce que dit le David Lynch de cette "Lost Highway" traversée de rêve d'éternité d'un Nicholas Ray et de l'absence de Dieu d'un meilleur Antonioni, c'est que la psyché est dilué dans les signes, comme le ver est dans le fruit. Et que ce ver dans le fruit, ce sont toutes les prothèses des années post-modernes, de structure shizoïde et au pouvoir déréalisant: téléphone portable brouilant la frontière entre le privé et le public, vidéo détruisant même la notion d'expérience ou d'histoire puisque toutes les actions peuvent être ralenties, accélérées, stoppées, remontées à l'infini. Résultat de ce déréglement de mécanique ? Le lien social rompu obligeant à vivre différents récits de sa propre existence sans solution de continuité, une simulation de social dans laquelle l'économie de la fascination à remplacer celle du dialogue. En ouvrant une trappe suffocante sur un monde dans lequel chacun joue à emprunter les masques, les poses, les attitudes (en un mot la mimétologie irréductible) de ses héros télé, désormais clônés à l'infini, Lynch braque sa caméra laser sur des vies mêlées qui jamais ne se rencontrent, des pantins désarticulés réduits à créer du lien rituel, en lieu et place du symbolique. Des cafards dépolarisés qui, au lieu de s'inventer un monde, ne se retrouvent plus que dans le sacrifice du sang, échangent ce qui leur tient de personnalité sans le détour du récit. Au milieu de ces images anonymes, les plus rock des spéctateurs auront reconnu le jeune homme qui incarne dans sa chair même la déréalisation de l'Amérique. Marilyn Manson. Un protégé du prince noir de l'industriel Trent Reznor, qui depuis quelques semaines défraye la chronique des majorités morales avec ses récits de cauchemar. Dans certains, Marilyn Manson se voit enfant, confier des objets contondents par son père, avant d'être conduits dans divers asiles glacer par des policiers lui branchant d'étranges prothèses dans l'anus et des éléctrodes dans le crâne. Selon d'autres, il rêve de femmes nues lobotomisées dans des câges, la mâchoire cousue de fil de fer afin qu'elles ne déchiquettent pas les bites des mecs se masturbants e les regardant. Quand il ne se réveille pas tout simplement persuadé de s' être confectinné une compagne vaudou avec ses propres cheveux et dents. Le tout livré à l'occasion, tronçoné sur tranche laser de cisaillements de metal, baignant dans une lueur post-atomique, comme sur "Smells like Children", ou "Antichrist Superstar", carte postale néo-primitive et ultraviolente produite par Trent Reznor lui-même et récemment classée n° 3 aux Etats-Unis, juste derrière Celine Dion et Kenny G. "Antichrist Superstar", qui est un peu l'"Ecce Homo" de ce transfuge moderne d'Alice Cooper, l'authobiographie à la Herbert d'un jeune ver de la middle-classe nommé Brian Warner, déterminé à s'auto-inventer ange exterminateur pour sortir de cet anonymat insupportable à l'âge de la médiatisation universelle.

 

 

 

Dragons

 

A l'exeption de troubles pulmonaires sérieux, pas de traumatisme majeur pourtant dans l'enfance de Marilyn Manson.Des parents presque heureux et qui, du propre aveu de la star, lui auraient toujours "fait confiance", dans la petite ville de Canton (Ohio) ou il a grandi, au piont de l'accompagner enfant à un concertde Kiss. Le tortionnaire de L'histoire, ce fut plutôt le jeune Brian Warner, faisant cruellement payer à sa mère infirmière les abscences de son père vétéran du vietnam. Mais les enfants voient souvent les choses différement des adultes, transformant la plus anodine des remarques en menace mortelle. Pressé de s'endormir sans jurer, s'il ne veut pas être visiter par le Diable durant son sommeil, le futur Anthéchrist de synthèse ne résiste évidemment pas à la tentation. De la même façon qu'après avoir surpris son grand-père en train de se masturber, l'adolescent n'aura de cese de composer des collages effrayants, dans lesquels les femmes se verront mutilées de leurs organes génitaux avant de subir des greffes atrocement déplacées. Le tout finissant par alimenter d'autres légendes encore plus aberrantes: Brian Warner a-t-il failli mourir étouffé à l'âge de huit ans sous l'oreiller d'un criminel ? A-t-il réelement trouvé un foetus dans un pot à café abandonné sur le bord d'une route ? A-t-il réelement perdu sa viginité avec une fille à seize ans sur un stade de baseball ? La rumeur court d'ailleurs à la vitesse du son sur Internet, propagée par des fans qui le voudraient démon, mort d'overdose le soir d'Halloween, hydre à neuf têtes de la mythologie,serpent ou extraterrestre, voyageant dans le temps et capable de détruire choses et êtres à distance. Récemment on pouvait lire encore que Little Horn (l'une de ses nombreuses identités) s'était fait ôter des côtes pour pouvoir s'administrer des auto-fellations, qu'il n'avait ni mangé ni dormi dans le manoir de la Nouvelle- Orléans ou fut enregister "Antichrist Superstar". Pourtant, par delà tout ce cirque d'un autre âge (les T-Shirts "Kill your parents", l'interdiction par réglement de parler de sport en sa présence backstage trois heurs avant le début du show), quelque chose de profondément mélencolique transpire de la double mythologie Marilyn Manson. Quand ce dernier, par exemple, avoue avoir visité Disneyworld sous acide pour retrouver les sensations de terreur et d'innocence de l'enfance désintégrée. Ou quand sa disgrâce physique, maladroitement corsetée de dentelles ou jarretières, se donne hurlante, nimbée de l'aura d'un vitrail gothique, ou décomposée au stroboscope, sur la scène ou il éructe "Rock'n'Roll Star". Prophète gothique orientalisant entouré de sa tribu: le dreadlocké Twiggy Ramirez cognant sur sa basse à la Rage Against The Machine, le peroxydé Madonna Wayne Gacy martelant son clavier en bandouilière, le guitariste Zim-Zum fracassant de hard glam, tandis que le maître tente un seppukku impossible avec son micro. Voilà pour les souvenirs d'un récent concert au Bataclan, à la fin décembre. Soit quelques minutes à peine, après une rencontre douce et lumineuse en fin d'après-midi dans une chambre d'hôtel avec l'homme blafard aux bras tatoués de dragons. Les caméras de Rock Express tournaient silencieusement, Marilyn Manson sirotait un coca à la bouteille.

 

 

 

Immortalité

 

Marilyn Manson semble s'être donné pour mission de choquer l'Amérique. A quelles fins ?

 

Ces six dernières années, la musique rock est devenue terriblement ennuyeuse et prévisible, réduite à trois mecs avec des guitares... Marilyn Mansona une image incontestablement forte, et il est vrai qu'en concert je ne me contiens pas. Les gens ont donc inventé cette appelation de shock rock ou de rock extrème pour décrire nos performances rituelles. Mais moi je ne calcule rien, je n'exprime que ce que je vis et il est vrai que c'est extrème, souvent intense...

 

Au point que vos fans s'attendent désormais à ce que vous vous suicidiez sur scène...

 

Mon sens du théàtre est très influencé par les artstes européens, Alice Cooper, David Bowie dont le personnage androgyne de Ziggy Stardust m'a beaucoup influencé... Les Américains eux s'ennuient vite, ils en veulent toujours plus...Je ne compte néenmoins pas me suicider tout de suite, j'espère avoir encore des choses à faire. En fait, cette rumeur vient du fait que j'ai déclaré un jour que les gens qui veulent tout détruire feraient mieux de se faire sauter la caisson.Tout simplement parce que tout ne se produisant que dans nos têtes, il est plus facile de se supprimer que de détruire le monde.

 

Pourquoi reconduire ce vieux motif de l'Antéchrist, comme s'il n'y avait pas d'issue au monde chrétien ? N'est-il pas possible, en 1997, de se déterminer autrement qu'en réaction à ces vielles lunes dépassées ?

 

J'ai été tellement traumatisé enfant par tuos les récits chrétiens que, arrivé à l'âge adulte, je n'ai pas eu d'autre issue que de punir mes tourmenteurs en leur renvoyant cette image de l'Antéchrist. Les révélations de St Jean définnissent l'Antéchrist comme quelqu'un qui ne croit pas en Jésus. Sous sa forme moderne, l'Antéchrist c'est le chanteur de rock'n'roll devenu superstar.

 

Vos fans semblent particulièrement fervents. Vous adressent-ils des requêtes ? Vous parlent-ils de leurs problèmes ? Vous font-ils des confidences ?

 

Laissez-moi réfléchir, ma favorite...c'est une lettre de fan m'écrivant:"Je vais m'arracher les yeux, comme ça ça te fera deux trous de plus pour me baiser..."

 

Vous vous attendiez à recevoir un jour ce type de lettre, quand vous inventiez votre personnage de Marilyn Manson ?

 

Ayant toujours été extrème, je conçois que les gens réagissent de façon extrème. J'aime pressé les boutons de la psyché de mes fans, de la même façon qu'eux on ce rapport ludique avec moi. Les parents des jeunes qui achètent mes disques s'offusquent, ont peur. Mais je pense qu'il est sain de s'exposer à des choses dures car c'est la réalité qui est dure. Ce n'est tout de même pas moi qui ai inventé le sexe, la drogue et le rock'n'roll. Sans même parler de toute cette violence à la télé...

 

Vous avez déjà été poursuivi par la justice américaine ?

 

J'ai été arrêté deux fois en Floride, je ne me souviens pas des charges exactes. C'était par nudité, je crois. Je n'étais pas nu mais ils trouvaient que je n'étais pas suffisament vêtu, alors voilà, ils m'ont mis en garde à vue deux fois...

 

A vingt-sept ans, pensez-vous parfois à partager la vie de quelqu'un ? à fonder une famille ?

 

Je l'ai fait dans le passé mais c'est très dur. La musique est vraiment ma seule partenaire et laisse peu de place pour quoi que ce soit d'autre. Quant aux enfants, pourquoi pas ... C'est un moyen d'approcher l'immortalité, on peut leur transmettre un héritage, une partie de soi sous forme de savoir, de pensées...

 

Vous pourriez choisir un jour de vivre ailleurs qu'aux Etats-Unis ?

 

Je suis fier d'être américain, par-delà bien et mal. Le problème de l'Amérique c'est qu'on peut toujours essayer à sa ville en allant dans une autre, elles se ressemblent toutes. Ca manque, cette diversité des couleurs et des architectures des villes européennes. Sans parler de la mentalité américaine, de ces gens qui aiment tout ranger dans des petites catégories et qui ont horreur d'avoir à se poser des questions.

 

 

 

Manoir

 

Quel fut le rôle de Trent Reznor dans la production de "Antichrist Superstar" ?

 

Celui d'un maître musicien capable de concevoir des arrengements complexes... Il a compris que Marilyn Manson était plus qu'une entité musicale. "Antichrist Superstar" est en fait la bande son d'un film à venir, l'authobiographie totale d'un homme branché sur son passé et son futur , à travers des rêves, ou des expériences sous drogues. L'histoire d'un homme qui cherche à manipuler ses souvenirs et son avenir, pour devenir un autre... Le titre "Antichrist Superstar"- un peu mon "We will rock you" de l'Apocalypse- m'est venu en rêve : c'était le dernier jour de la Terre et des flottilles croulant de monstres paradaient sur Time Square. J'étais en tête du convoi, inaccessible comme le pape, exhortant les gens au repentir en les forçant à regarder ces tableaux de malheur, en leur faisant bien comprendre que tout n'était déjà que chaos, qu'il était définitivement trop tard...

 

Dans vos exhortations au peuple, vous encouragiez les gens à abandonner quoi et à embrasser quoi ?

 

Je leur expliquais qu'à avoir voulu tout voir et à tout faire sans retenue, les choses n'avaient désormais plus de valeur. Je leur expliquais que les tabous étaient maintenant devenus la norme, qu'il fallait plonger dans un abîme d'extrème pour retrouver son innocence. Je suis fondamentalement chrétien, j'ai un immense besoin de pureté et d'innocence en moi. Ce disque est un disque de combat, l'Antéchrist est un nihiliste qui préfèrerait tout détruire plutôt que de voir cette décadence se perpétuer. Quand on dispose de ce pouvoir, on se doit de l'affecter à une entreprise de transformation des gens. Voilà pourquoi les gens ont peur de moi aux Etats-Unis, parce que je dispose désormais de ce pouvoir sur les mentalités.

 

Comment traduiriez vous les termes de votre mission à quelqu'un qui ne s'intéresse pas au rock ?

 

Je dirais à cette personne de lire l'"Antéchrist", ou "Par-Delà Bien Et Mal" de Nieztche, je lui dirais de créer son propre Dieu, de trouver ses propres réponses, de réaliser que personne n'a à lui imposer des modes de vie ou des codes qui ne soient pas les siens. Je lui dirais que tout le monde est une star et qu'il incombe à chacun de se réaliser par lui-même.

 

Vous renterez ou, à la fin de cette tournée ?

 

Personnelement, je n'ai ni maison, ni voiture. Ma dernière demeure en date, ce fut ce manoir de la Nouvelle-Orléans qu'on voit dans le livret du CD, orné d'oeuvres primitives que je collectionne depuis des années. J'aime l'idée d'être une rock-star mais je hais les clichés, je déteste être prévisible. Voilà, je vais encore tourner pendant des années. Ma seule maison c'est un lieu indéfini entre une scène et un bus de tournée.

 

recueilli par Eric Dahan