LE SHOCK-ROCK A SON APOGEE

Marilyn Manson, et son talent pour effrayer les gens, fut l'une des très grosses success-stories des dernières années.
Malheureusement, cela a également contraint la star controversée à traîner une série de casseroles. A cause de ses provocations à outrance, Manson a été accusé de tous les maux, de l'invasion des corps et des esprits de nos chers étudiants et étudiantes à l'incitation envers de joyeux individus effrontés à sauter du haut de gratte-ciel par troupeaux entiers. Cela étant, il n'est pas surprenant que le gars ait conservé profil bas. Bien sûr, Manson étant Manson, il n'est pas non-plus du genre à se défiler. Donc, au grand désarroi des fondamentalistes de tout bord, Marilyn continue à tourner, a récemment participé à la bande originale de "La Reine Des Damnés", sort un DVD, se prépare à sortir un nouvel album et trouve toujours le mot juste pour satisfaire ses détracteurs.

Comment s'est passé l'enregistrement du titre "Redeemer", pour la BO de "La Reine Des Damnés" ?
Bien qu'on ait bossé jusqu'à 5 heures du mat', on peut dire que ça s'est bien passé. Je suis pote avec Jonathan (Davis, chanteur de Korn) depuis à peu près 5 ou 6 ans, et on ne s'est pas vraiment vu ces derniers temps. J'ai donc trouvé très sympa le fait de se retrouver sur ce projet. Ca s'est vraiment bien déroulé.

Tu as lu la trilogie d'Anne Rice ?
Etant donné que j'ai vécu à la Nouvelle-Orléans pendant environ un an, j'ai dû me familiariser avec Anne Rice. Et puis, c'est probablement la version du mythe du vampire la plus populaire, mais aussi la plus intéressante, du genre. Et "La Reine Des Damnés" est particulièrement intéressant. J'attends donc de voir de quelle façon ils s'en sont sortis avec le vampire rock star, image que les gens m'ont souvent donnée.

Penses-tu que tu pourrais apparaître comme un vampire et que ton tour-manager pourrait t'amener des groupies sacrificielles ? Est-ce que tu pourrais en réchapper juste parce que tu as vendu autant d'albums ?
Je ne pense pas que la gloire et la fortune permettraient au vampirisme de devenir acceptable auprès du grand public. Mais je crois que le politiquement correct et l'idée que tout le monde doit être accepté impliquerait la création de quelques comités de soutien pour les vampires discriminés parce qu'ils ne sortent que la nuit ou parce qu'ils sont trop pâles. Donc, ne nous détestez pas pour ce que nous sommes, et je sais que ça peut paraître débile, mais je suis certain que le jour viendra où il y aura une espèce de groupe contestataire de vampires. En fait, on peut déjà en voir les prémices dans la scène goth. Ca a toujours été : des gens qui adoptent une image et une attitude, par choix, qui en sont fiers, mais qui ne veulent pas être catégorisés à cause de ça. C'est une chose à laquelle j'ai toujours été identifié, que je me considère goth ou pas, importent peu. Je n'ai jamais vraiment été attiré par les vampires mais, récemment, j'ai juste adopté le terme "Dracula" comme adjectif qualifiant n'importe quoi. Je peux donc dire d'une chose : "Bon, c'est très Dracula, ça..."

Est-ce le fait que Jonathan Davis soit un ami t'encourage à chanter une chanson de quelqu'un d'autre ?
C'est la 1ère fois que je fais office, dans un certain sens, de chanteur de session, et non d'auteur. C'est une chose très différente pour moi et je ne pense vraiment pas que je l'aurais fait pour quelqu'un d'autre. Mais, parce que c'est Jonathan, parce que nous nous connaissons bien et qu'il voulait que je chante cette chanson en particulier, j'ai accepté. Et, vu que c'est lui qui a fait tout le boulot, il m'a donné l'opportunité de juste interpréter une chanson et de ne pas me soucier des autres éléments dont je m'occupe habituellement. Ca a donc rendu les choses plus faciles, mais aussi, dans un certain sens, plus difficiles. Mais, au final, je me suis bien amusé.

Est-ce que Jonathan Davis t'a demandé de chanter cette chanson spécifiquement parce qu'il pensait qu'elle serait parfaite pour toi ?
Je suis sûr que j'aurais probablement pu la choisir, mais il souhaitait absolument que j'interprète celle-là. Je n'ai pas perdu mon temps à écouter les autres. J'ai pensé qu'il y avait déjà réfléchi et j'ai donc suivi son jugement. Maintenant que j'ai entendu tous les titres, c'est vrai que "Redeemer" est celui qui me correspond le mieux. Parfois, Jonathan et moi avons la même façon de chanter, et on s'est toujours charrié à ce sujet. Je pense donc que cette chanson me convient mieux qu'à d'autres chanteurs qui sont vocalement assez éloignés de lui. Lui et moi avons été coulés dans le même moule.

Pour certains hommes politiques, tu es l'épine dans leur pied. Et, tout comme il y a des fanatiques de Marilyn Manson, il y a ceux qui te détestent au plus haut point. Ca doit être perturbant d'être à la fois la personne la plus aimée et la plus haïe...
Je pense que les gens me perçoivent de différentes manières. Je suscite toutes sortes de réactions. Certains m'aiment, d'autres me détestent, certains veulent juste être distraits, d'autres essayent d'interpréter mon art, et d'autres encore sont juste à la recherche de quelqu'un à détester et à mépriser. Je pense qu'il serait égoïste et quelque peu arrogant de s'attendre à ce que tout le monde réagisse de la même manière ou voie ton art comme tu souhaites qu'il soit perçu ou comme tu le ressens toi-même. J'ai toujours fait partie de ceux qui clament qu'être un individu à part entière est la chose la plus importante. Comment pourrai-je m'attendre à ce que les gens abandonnent leur individualité et me voient de la même façon ? ça n'aurait aucun sens. Tu sais, je me prends bien moins au sérieux que ce que la plupart des gens supposent.

Il y en a qui disent que tu es répugnant, mauvais, cinglé et un danger pour la société. Certains avancent même que tu prônes le meurtre. Quelle est ton opinion là-dessus ?
Ca ne me surprend pas du tout. Le plus drôle, c'est que les histoires les plus tordues à mon sujet viennent généralement de personnes qui ne savent même pas qui je suis ; des personnes qui clament haut et fort qu'elles n'ont pas besoin d'écouter mes albums, ou même de me parler, pour savoir qui je suis. Est-ce qu'elles se prennent pour des télépathes ? Il y a tellement d'histoires horribles qui circulent à mon sujet, sur ce que je suis et ce que je fais... C'est vraiment incroyable, et pour être honnête, certaines choses sont même trop tordues pour qu'elles me viennent à l'esprit. Imagine-toi (rires)! Il y a des gens qui m'accusent d'être un malade, un danger pour la morale, la civilisation occidentale et à peu près tout ce qui existe sous le soleil. Et ils ont ces histoires abracadabrantes à mon sujet, ces histoires complètement délirantes, complètement fausses. Ils s'imaginent des choses et ça te fait te demander ce qu'il peut bien se passer dans leur cerveau. Mais, naturellement, ils ne se considèrent pas comme dérangés. Ils pensent qu'ils sont normaux parce qu'ils ne s'habillent pas comme moi.

Est-ce que ça te gonfle que des personnes te critiquent si cavalièrement, sans même essayer de t'écouter ou de te comprendre ?
Tout le monde peut me critiquer. Je suis dans le domaine public. Il faut que je vive avec, mais ça ne veut pas dire qu'il faille que j'y prête attention ou que je change quoi que ce soit à ma façon de vivre ou à ce que je fais. Lorsque je demande conseil à quelqu'un, je le fais auprès de personnes qui me connaissent, et je tiens généralement compte de leur avis, sinon je ne leur prendrais pas la tête à leur demander conseil. Si je demande l'avis de quelqu'un, j'écoute la réponse, mais je n'écoute pas les gens qui viennent spontanément vers moi pour me dire ce que j'ai à faire ou m'obliger à suivre leurs conseils. La plupart du temps, ils ne me connaissent même pas. Pour résumer poliment, je n'accepte pas l'avis de personnes que je n'ai pas sollicitées.

Quand toi et l'actrice Rose McGowan avez rompu vos engements, votre histoire s'est retrouvée étalée dans la presse et les rumeurs ont gonflé. Ca a du te casser les pieds de voir ta vie privée discutée en public, non ?
Je dois vivre avec. Ca ne sert à rien de savoir si j'aime ça ou pas, ou si c'est douloureux ou pas, parce que ça ne changera rien. C'est le prix que j'ai à payer. J'ai pris la décision d'être ce que je suis, et il faut maintenant que j'en paie les conséquences et que je vive avec. Dés que tu vis grâce au public, dés que tu deviens une personne publique (une personne connue du grand public) il y a un prix à payer et tu dois le payer. Si tu n'es pas prêt à le payer, fais autre chose.

Il y a eu pas mal de choses dites sur Georges W.Bush et sa politique ultra conservatrice. Tu es loin d'être conservateur mais, quand il a été élu, tu as dit que ça te satisfaisait parce que l'art, selon toi, se développe mieux dans un environnement conservateur, voire répressif. Bush est en place depuis un moment. Penses-tu toujours de la même façon ?
Aujourd'hui, je dirais que c'est une sorte de sacrifice. Je vois ça comme un sacrifice pour l'avenir. Ce qui se passe aujourd'hui aux Etats-Unis est une espèce de travail de fond. Nous faisons des expériences et apprenons à réagir en fonction de la répression. Et j'espère que nous pourrons transmettre nos expériences aux générations suivantes et que nous pourrons les aider à ne pas commettre les mêmes erreurs. Peutêtre que, sous la menace de se faire supprimer, les gens vont s'unir et réfléchir à un moyen de stopper cette "suppression". Ca peut sembler cruel de dire ça mais, sans pression, un bon nombre de choses ne seraient jamais arrivées. Peutêtre (et je l'espère) n'est-ce qu'un signal de réveil. J'ai toujours dit que la vie est devenue trop confortable. Peutêtre est-ce le prix à payer. Les gens ont oublié comment penser par eux-mêmes. Peutêtre réalisent-ils maintenant qu'il faut qu'ils réapprennent à penser, qu'ils acceptent de prendre des responsabilités et non de simplement croire tout ce que leur disent les médias et les hommes politiques. Je ne suis pas un politicien, mais ma vision de la politique est simple : ils te disent ce qu'ils pensent que tu souhaites entendre, et ce, juste pour être élus. Je ne me suis jamais intéressé à la politique américaine, tout simplement parce que je ne crois pas en ce que les hommes politiques disent. Je ne crois pas en leurs promesses ; je pense qu'ils mentent. Tout ce qu'ils souhaitent, c'est le pouvoir. Réfléchis aux raisons pour lesquelles ils font ce qu'ils font. Et réfléchis aux raisons qui poussent quelqu'un à devenir président. C'est le pouvoir qui est important, pas les personnes dont ils sont censés prendre soin. Même dans le music-business ou l'industrie cinématographique, il y a nettement moins de mensonges qu'en politique.

Avec tout ce qu'il s'est passé aux Etats-Unis, le scandale Monica Lewinsky paraît ridicule aujourd'hui...
Je me suis toujours demandé pourquoi c'est devenu si énorme. Elle lui a taillé une pipe, et alors ? Il aurait juste pu trouver une nana plus mignonne, mais bon, si elle a réussi à lui titiller l'imagination... Elle ne m'aurait rien fait, c'est sûr. Et puis, tous les vieux hippies devraient adorer Clinton : au moins, c'est le seul président qui a fait l'amour, pas la guerre (rires) !

Tu as beaucoup de points de vue que d'aucuns dénonceraient comme anti-américains, mais il est évident que tu es devenu comme tu es parce que tu as grandi aux States...
Je parle de beaucoup de sujets qui ne sont pas seulement américains mais bel et bien universels. Mais, d'une certaine façon, je pense que les Etats-Unis ont influencé le reste du monde. Presque tous les pays sont américanisés à un certain degré, certains plus que d'autres. Je ne juge pas si c'est bien ou pas. J'observe juste cet état de fait. Une partie de moi est très américaine, tout simplement parce que j'ai grandi dans ce pays, avec sa culture. Un part de moi est complètement étrangère. C'est comme faire partie de la culture pop : je la critique mais j'en fais partie. Assez bizarrement, j'ai le sentiment d'avoir le cul entre 2 chaises, mais ça ne me dérange pas.

Certains critiques pensent que tu existe juste parce que tu choques. Aimes-tu choquer ou cela rend-il ta progression plus difficile ?
Ca ne serait pas que négatif si les gens arrêtaient d'être choqués, s'ils arrêtaient de me fuir en me voyant, s'ils arrêtaient d'avoir peur ou de devenir complètement hystériques. Je pense que, s'ils pouvaient simplement s'habituer au fait que je suis différent d'eux, ils deviendraient capable de jeter un oeil serein à ce que je fais vraiment et pourraient essayer de comprendre ce que j'essaye de dire. Mais je pense que les choses ont légèrement évolué dans le bon sens. Si tu te rappelles l'époque "Antichrist Superstar", j'étais alors complètement livré à moi-même, seul avec ma façon d'être, mon look et ce que j'avais à dire. Désormais, les gens semblent un peu plus ouverts. Ils semblent être prêts à écouter et à essayer de comprendre. J'ai parfois la sensation que les gens sont maintenant plus à même d'accepter d'entendre parler de sujets de controverse. Ils sont plus ouverts à la musique dark et au heavy, et aux opinions dérangeantes et discutables. Je suis une personne très introspective. Dés que j'ai une minute de paix et de calme, je m'assieds et pense à certaines choses qui occupent mon esprit. J'écris uniquement pour moi. Si les fans et le grand public ne comprennent pas ce que je dis, je m'en moque. Peutêtre comprendront-ils demain ou après-demain... Peutêtre qu'ils ne comprendront jamais ce que je tente de dire, mais pour moi, il y a des choses nécessaires à dire, à écrire, des choses qui doivent sortir. Je ne fais rien dans le seul but de choquer. Je fais les choses parce que je veux les faire, parfois parce que je pense que c'est drôle. Beaucoup de monde ne comprend pas mon sens de l'humour, peutêtre parce qu'il est souvent un peu sombre et cynique.

Que doit-on attendre de ton prochain album, "The Golden Age Of Grotesque" ?
Ce nouveau disque fait sortir le dandy qui était enfoui en moi et me fait accepter ma vie comme partie intégrante de mon art, tout comme ce que j'ai pu créer au cours de ma vie. J'ai poussé la décadence jusqu'à sa limite. J'ai fait la transition avec "Mechanical Animals", qui était glamour comme un merveilleux gâteau d'anniversaire. Mais là, c'est comme laisser ce gâteau à l'air, laisser les vers l'investir : ça commence à sentir un peu fort. "The Golden Age..." est à la fois beau, grotesque et inspiré par le marquis de Sade, le Vaudeville et le Berlin des années 30. Mon image est poussée à l'extrême. C'est exactement ce que les gens n'attendent pas de moi. En ce qui concerne la musique en elle-même, je suppose que j'en ai donné un indice avec le single "Tainted Love", mais ce disque est nettement plus hard. C'est le genre de musique qui te donner envie de headbanguer et de ne plus t'arrêter. Les chansons sont assez basées sur l'électronique et les guitares. Jene vais pas ternir ma réputation en me plongeant dans le rap metal, mais j'utilise des beats très groovy, quelque chose que je n'avais jamais fait auparavant. Cette fois, le rythme est très important parce que j'essaye de traverser ma nature sexuelle. J'ai composé quelques beats assez suggestifs pour pouvoir être diffusés dans les strip-bars. Les textes sont en rapport avec les relations entre humains, le passé et le présent. Sur ce disque, j'ai crée mon propre langage dans l'esprit de Cab Calloway (NDLR : à qui l'ont doit l'album Hi-Di-Hi, Hi-Di-Ho et que l'on a pu voir dans le film "The Blues Brothers"). Je pense qu'il y aura 13 chansons sur l'album. L'une d'entre elles s'appelle "Use Your Fist And Not Your Mouth", et je pense qu'elle va faire beaucoup parler d'elle. En fait, elle peut être interprétée à plusieurs niveaux, c'est tout. Mes sources d'inspirations pour "The Golden Age Of Grotesque" sont principalement européennes. Je me suis même surpris à chanter avec un accent allemand, comme si j'étais possédé par Marlène Dietrich. Moins orienté politique ou religion, ce disque est plus orienté sur le fétichisme des gens et la manière dont leurs fantasmes orientent leurs comportements. Vous allez sûrement trouver ce disque sale, mais je pense qu'il peut donner aux gens l'envie de faire l'amour (ou pas du tout si tu penses à moi en l'écoutant !).

Tu as fait la reprise de "Tainted Love" de Soft Cell, pour le film "Not Another Teen Movie". Quel est ton point de vue sur les 80's ?
Je te rappelles qu'en 1995, je reprenais déjà "Sweet Dreams". Mais ce n'est pas par nostalgie des années 80 que j'ai repris ce morceau, même si j'ai réalisé par la suite que c'était sûrement ce qu'avaient en tête les personnes responsables de la BO de ce film. Pour répondre à ta question, j'aimais beaucoup les sensibilités sombres de la new-wave et l'étrangeté que MTV donnait à cette musique. Je pense à des artistes tels que Adam Ant et David Bowie et aux videos qu'ils ont faites. Je me rappelles également qu'Ultravox a fait quelques clips qui ont eu un gros impact sur moi. Il est difficile de décrire l'effet que la new-wave a eu sur moi, mais j'aimais beaucoup sa froideur.