Pour la promo de "The Golden Age
Of Grotesque", Manson a convié les médias dans l'hôtel
le plus cossu de Paris, le parc Hyatt Vendôme, rue de la Paix, la plus
chère du Monopoly. Le nombre d'employés est plus élevé
que celui des clients, le Coca Light est amené sur un plateau d'argent,
des mélodies de piano vous anesthésient gentiment, dans les salons
où trônent deux bacs de 2 mètres d'orchidées blanches
(autant dire qu'un seul de ces bacs vaut trois mois de salaire). La grande classe.
Il est loin le temps du Holiday Inn de République, l'hôtel où
font escale la plupart des rock stars en devenir, juste avant que les budgets
des maisons de disques n'explosent. D'ailleurs, pour s'adapter au charme divin
des lieux, ce n'est pas sous le nom de Brian Warner qu'il est enregistré
mais sous celui d'Oscar Wilde.
Comme d'habitude, le planning a du retard, ce qui nous laisse le temps de sentir
la pression monter. Nous somme finalement installés dans un petit salon
qui jouxte la suite du Révérend, les rideaux sont tirés,
l'ambiance est feutrée. Il arrive enfin, accompagné de son attachée
de presse. Il se pose sur un fauteuil, le dos droit, l'air calme.
C'est à ce jour, ton album le plus personnel...
C'était mon ambition, il est un réel
reflet de mon esprit. Plutôt que de faire un album personnel de manière
conventionnelle, c'est à dire en disant, "je me suis réveillé
et j'ai pensé ça" ou "j'ai souffert pendant mon enfance
donc je suis comme ça", j'ai simplement suivi le cours de ma pensée.
J'ai laissé mon subconscient dicter cet album qui est très aventureux,
ouvert et cru. Dans le premier morceau, "This Is The New Shit", je
dis "Everything has been said before, there's nothing left to say anymore"
("Tout a déjà été dit, il n'y a plus rien à
ajouter"), ça explique parfaitement mon état d'esprit à
ce moment. Je me suis dit que la dernière chose à faire était
d'écrire les choses telles que je les ressentais.
Pourquoi as-tu pris autant de temps
pour te livrer ?
C'est vraiment l'aboutissement de la créativité, comme pour les
dadaïstes lorsqu'ils sont arrivés au bout de leur concept : "On
a tout dit et tout fait, devons-nous, pour autant, nous arrêter de créer
?" Pour pouvoir avancer, je suis retourné vers des choses simples,
un mode de pensée naturel : agir ou se comporter comme un enfant. Plus
que d'abandonner les règles de la musique - ce qu'un groupe doit obligatoirement
faire quand il entre dans un processus créatif - j'ai laissé de
côté les règles que je m'étais imposées pour
ne pas travailler dans la routine. Outre l'attente des fans et de ton public,
tu as tes propres attentes par rapport à ton travail et j'ai du faire
abstraction de tout ça. Je me suis ouvert. L'album est rempli de fragments
électroniques très travaillés qui font face aux voix qui
elles, sont très brutes. La plupart des prises de voix sont les premières
qui ont été réalisées. Des producteurs plus conventionnels
auraient dit : "Tu peux faire mieux, essaie encore...", on a fait
le contraire en se disant qu'il ne fallait pas y toucher, même si ce n'était
pas parfait. C'est le charme de cet album.
Il semble, d'après les paroles, que tu
as plus confiance en toi, même s'il persiste des doutes. On dirait que
tu imposes moins ta personnalité mais plutôt que tu en joues ?
C'est vrai. Pour une chanson comme (s)AINT,
qui concerne une relation que j'ai eue avec quelqu'un, les gens me demandent
de qui elle parle. Ils n'ont pas remarqué que je parlais de moi-même.
Le changement principal de cet album est que, plutôt que de parler de
mon entourage, je parle de moi et de l'impact que j'ai sur eux. C'est une perspective
différente. Je ne sais pas si j'ai consciemment décidé
d'écrire de cette façon, mais c'est comme ça que je me
sentais pendant le travail d'écriture.
L'album est également plus ironique...
Il est très sarcastique, et en ça, il correspond plus à
ma personnalité. Les Européens perçoivent plus l'ironie
dans ce que je fais que les Américains. Cet album ne traite pas vraiment
de la culture américaine comme les précédents à
travers lesquels je me battais pour dire qui je suis et ce que je veux. "The
Golden Age Of Grotesque" est comme un parc d'attraction construit sur les
ruines du champ de bataille. C'est du divertissement, comme mon propre Disneyland.
Penses-tu que ta capacité à surprendre
soit une des clés de ton succès ?
C'est difficile à dire. Je pense que
c'est une question de timing, de faire les bonnes choses au bon moment. Pour
ce disque, ça a été une vraie bataille pour moi de le sortir
comme je le voulais, mais pas en terme de création car j'ai été
très créatif et je continue à l'être. Je suis finalement
content que l'on ait pas suivi le planning prévu, il aurait fallu le
sortir l'année dernière mais avons décidé qu'il
fallait qu'on travaille plus. On voulait en faire un chef-d'oeuvre, et je pense
que c'est le moment idéal pour qu'il voie le jour.
Musicalement, quelle a été
l'implication de Tim Skold ?
Nous avons commencé à travailler ensemble sur "Tainted Love"
et nous sommes devenus amis à travers notre position respective de victime
après le drame de Columbine. J'ai décidé de bosser avec
lui sur "The Golden Age Of Grotesque", en tant que producteur et programmeur.
Et son enthousiasme était si inspirant comparé à celui
de Twiggy qui était vraiment ailleurs, que j'ai pensé : plutôt
que de perdre un ami et un album à cause d'un manque d'enthousiasme,
il valait mieux se séparer en bons termes. Alors Twiggy est parti. Tout
le reste du groupe voulait que Tim soit très impliqué, plus que
prévu. Le fait qu'il nous a rejoints montre à quel point nous
avions confiance dans cet album et que nous étions prêts à
tout pour le faire avancer.
Tu es très attaché à
la culture européenne...Il semble que tu sois un Américain qui
souhaite s'affranchir des frontières culturelles...
Les hommes jouent depuis toujours un rôle
étrange, toujours basé sur la domination et la soumission, le
chaos et l'ordre. J'en parle beaucoup sur l'album et c'est pour ça que
j'ai utilisé le symbole de Berlin, c'est le berceau de l'expressionnisme,
de l'art dangereux et dégénéré. Les gens se comportaient
comme s'il n'y avait pas de lendemain car ils ne savaient pas s'il y en aurait.
Ironiquement on en est là aujourd'hui. C'est comme ça que j'ai
toujours vécu, mais plus dans un sens nihiliste. C'est le bon moment
pour moi de faire renaître le cabaret et le vaudeville, car c'est la seule
échappatoire à un monde que tu ne peux pas contrôler.
Comment vas-tu adapter ça sur
scène ? Certains parlent d'un aspect cirque ou foire au monstre...
Je ne veux pas que ça ressemble visuellement à un cirque ou à
un freak show, seulement dans l'esprit. Quand tu appelles quelque chose "monstre",
ça en ôte la beauté. Moi, j'essaie de montrer des choses
qui sont étranges ou grotesques comme étant la norme de l'univers
que j'ai crée. Je veux que mon imagination devienne la réalité
pour mon amusement et celui des autres. Ce sera parfois sombre, parfois sarcastique,
mais ce sera toujours divertissant.
As-tu peur qu'il y ait de mauvaises interprétations
de ton disque en e référant à Berlin, à la République
de Weimar ou en utilisant des imageries nazies ?
J'en suis conscient, en tout cas. Mais il faudrait être vraiment bête
pour penser que je cautionne le fascisme. En même temps, le danger de
cette imagerie est ce qui rend l'album excitant, c'est comme de rouler à
toute vitesse sous drogues, c'est un sentiment que je voulais inspiré
aux auditeurs. Et c'est le sentiment que j'ai gardé des créations
datant de cette époque, qu'il y avait un danger là-dedans, la
vie des gens était menée par ce qu'ils créaient, et tous
les artistes qui m'ont inspiré, de Oscar Wilde au Marquis de Sade, ont
été torturés quotidiennement à cause de leur imagination.
On a beaucoup lu que le Marquis de Sade serait
justement la plus importante référence pour cet album mais on
a du mal à percevoir son influence...
C'est plus par rapport à son mode de vie ou le fait qu'il fut très
imaginatif et persécuté pour ça. Il a amené énormément
de fétichisme dans ses oeuvres. Les gens cherchent une référence
littéraire et ils n'en trouveront pas car je pense que ce n'est pas nécessaire
d'utiliser ce genre d'imagerie ou de langage dans une chanson. A la place, j'ai
fait d'autres choses comme pour "Para-noir". C'est un projet que j'ai
conduit et pour lequel on a fait de nombreuses auditions. J'ai rencontré
beaucoup de femmes différentes, que je ne connaissais pas pour la plupart.
Je leur ai demandé d'exprimer leurs sentiments les plus sombres et enfouis,
en expliquant pourquoi elles auraient envie de coucher avec quelqu'un. On leur
a dit que c'était pour un film et qu'il fallait qu'elles complètent
la phrase "I want to fuck you because...". On a conservé les
plus intéressantes pour le morceau. Parfois, les phrases étaient
formées d'assemblages de plusieurs réponses, on a fait des photomontages,
c'était un mode d'enregistrement intéressant. C'était toujours
pertinent de voir la réponse des gens à qui l'on donne l'opportunité
de dire ce qu'ils gardent pour eux.
Dita a eu un rôle important dans la conception
de cet album. Les femmes ont toujours été une grande influence
pour toi ?
Je pense que c'est la peur ou le manque d'intérêt des filles pour
moi qui m'a poussé à monter un groupe. Il y a toujours eu des
éléments de désespoir et d'amour dans les autres albums,
celui-ci parle de relations de toutes sortes. Par exemple, je me souviens très
bien de la naissance de "Slutgarden". Je n'ai pas pour habitude de
faire écouter un morceau inachevé mais j'aime en jouer certains
au femmes car je pense qu'elles ont un bon rapport à la musique. J'ai
joué le morceau à Dita, et elle a eu un regard étrange
car elle pensait que cette chanson parlait de ma difficulté à
gérer ma rupture avec mon ex (Rose Mc Gowan, ndlr). Mais elle ne se rendait
pas compte que ça parlait de la volonté de se détacher
de quelque chose et d'arriver à le remplacer par autre chose. Finalement,
"Slutgarden" sonne presque comme une chanson d'amour pour elle mais
à ma sauce, dépravée et folle. Je me base souvent sur l'écoute
des femmes, je joue le morceau et je regarde leur réaction, alors je
peux analyser. Les femmes et les enfants sont de très bonnes oreilles
pour expérimenter de la musique.
As-tu l'impression que tu entres dans
une nouvelle ère mansonnienne ?
C'est exactement ce que représente "Golden Age Of Grotesque".
C'est un manifeste de mon futur, une nouvelle ère de l'expression. J'ai
découvert que si je ne suis pas autorisé à mettre certaines
images dans le visuel de mon album, car beaucoup d'éléments ont
été interdits, je pouvais les mettre ailleurs, dans une exposition,
sur mon site, où je veux. Et je souhaite que les gens voient qu'aujourd'hui,
la définition ou le résultat de ce que je crée ne tient
pas simplement sur un disque, ça va beaucoup plus loin que ça.
Le concept du Golden Age Of Grotesque est si ouvert qu'il nécessite d'être
complété par l'expérience des gens. Donc ce n'est pas "amener
l'art au peuple", qui est une réflexion insultante et prétentieuse,
c'est amener les gens au niveau de la célébrité. C'est
comme si le monde entier était un grand film que je dirigeais.
Aujourd'hui tu n'as plus peur de dire
que tu es à la fois un artiste et un entertainer ?
Quand j'ai commencé tout ça, j'avais peur de me considérer
comme un artiste parce que l'art sonne prétentieux, comme quelque chose
qui est réservé à une élite. D'un autre côté,
si tu dis que tu es un entertainer, les gens pensent que ce que tu fais n'est
pas artistique. Je pense être la personne idéale pour combiner
les deux, et que le fait de divertir les gens est un grand art en lui-même.
"Bowling For Columbine", le documentaire
de Michael Moore, a probablement changé la vision qu'avaient les gens
de toi...
De la même façon que lorsqu'ils ont lu mon essai à propos
de la tuerie de Columbine dans Rolling Stone, ce documentaire leur a ouvert
une porte sur le Golden Age Of Grotesque. Ce fut la conclusion de la bataille
quej'ai engagée avec "Holy Wood" pour faire changer la vision
générale de mon art, y compris celle de mes fans et des gens qui
ne m'aiment pas. Et ce n'était pas à des fins commerciales mais
parce que j'aime que les gens se posent des questions. Et de la même façon
que je m'étais imposé le challenge de les faire réagir
sur la politique et la religion, j'ai voulu qu'ils s'interrogent sur moi.
Paradoxalement, c'est plus que jamais
le moment de parler politique avec la guerre en Irak...
C'est dans ma nature d'agir à l'inverse des autres. J'en ai tellement
dit sur la politique et la religion que ça me semble ironique, presque
drôle pour moi de répondre à des questions sur la guerre.
Ces événements prouve que c'est dans la nature de l'homme d'être
violent et autodestructeur. Pour moi, la façon la plus intelligente d'être
patriotique, bien que je n'ai jamais été d'accord avec le gouvernement
et que je n'aie jamais supporté un seul de nos présidents, c'est
d'être un artiste et de me battre pour la démocratie et la liberté
d'expression. Mais aussi de ne pas permettre la duplicité des Etats-Unis
qui veulent contrôler le reste du monde. Il y a encore un besoin de liberté
d'expression face à une censure énorme. Je subis encore de nombreuses
attaques par rapport à mon art dans mon propre pays.
Tu as dit des républicains qu'ils sont
honnêtes. Penses-tu toujours de la même façon après
des mois de gouvernement Bush ?
Je ne pense pas avoir dit qu'ils sont honnêtes, mais ils sont prévisibles.
On ne peut de toute façon jamais faire confiance à un politicien,
et je ne prends pas la politique au sérieux, c'est pour ça que
je ne vote pas. Les partis politiques te donnent le choix entre deux merdes,
il faut choisir le meilleur des deux diables ("the better of two evils").
Je pense toujours que l'art dangereux est plus créatif dans des règles
conformistes, c'est pour ça que je "préférais"
un gouvernement conservateur. Quand tu vois les limites et que la censure est
très pesante, ça rend ton art plus intéressant, ça
t'inspire, ça te donne une raison d'exister. Les Etats-Unis ont besoin
de moi et j'en ai parfois besoin également pour me motiver.
Tu penses que tu ne serais pas Marilyn
Manson dans un pays totalement démocratique ?
Je ne sais pas si ça peut exister, mais si le monde était comme
on le souhaite tous, je n'aurais sans doute pas de raison d'être là.
Où en est ton projet de film dont nous
avions entendu parler ?
Il y a des choses dans l'air. J'essaie d'enfin aboutir à quelque chose
pour travailler avec Jodorowski et j'ai un autre projet dont je n'ai parlé
à personne en collaboration avec Gottfried Helnwein. Mais je pense que
mon prochain défi, si j'ai le temps cet été, sera de diriger
quelque chose. Je ne vous dirai pas de quoi ça parle car je veux que
ce soit une surprise totale. Ce sera une grande nouveauté pour moi et
pour le cinéma car c'est le genre de chose que personne n'a jamais faite.
Je souhaite le faire sans financement ni ressource extérieure et sans
ligne directrice. Je ne me soucie pas vraiment du format ou de la durée,
ce qui m'intéresse c'est la qualité et la portée du message.
Mais je sais que ça vous plaira.
Et pour ce qui est de la bande originale de
"Massacre à la tronçonneuse" ?
J'avais commencé à travailler dessus mais le film a été
repoussé et maintenant, à cause de ma tournée, je ne vais
pas pouvoir le terminer. Mais à la place, j'ai un autre projet qui est
de refaire la musique du "Cabinet du Docteur Caligari" (film allemand
de Robert Wiene datant de 1919, ndlr), ce qui est nettement plus intéressant.
Quand il s'agit de cinéma, je suis très délicat dans l'utilisation
de la musique car je ne pense pas que le rock soit très approprié
dans la plupart des films, spécialement dans celui-là. Je n'y
mettrais pas de guitare par exemple. Pour mon propre film, je vous accorde une
dernière confidence, il n'y aura quasiment pas de musique, ce qui va
ajouter à l'étonnement des gens qui doivent s'attendre à
ce que je fasse une comédie musicale.
Que te reste-t-il à faire après
tout ce que tu as déjà accompli ?
Rester présent et apprécier. Etre moi-même et jouer, c'est
pour ça que je travaille, que je suis allé en studio pendant des
mois jusqu'à un sentiment de saturation, afin de produire un chef-d'oeuvre
qui marquera les esprits. Je suis très fier du résultat et je
suis impatient de le jouer sur scène. Je n'ai, en revanche, pas eu le
temps de peindre ces derniers mois. Je souhaite aussi sortir un livre avec mes
essais dont certains n'ont jamais été lus, car après avoir
découvert ceux d'autres musiciens et avoir bien ri, je me dis qu'il est
temps que je m'y mette !
La redoutable attachée de presse américaine vient nous annoncer que les 30 minutes sont écoulées (avec 34 secondes de rab, un vrai luxe) et qu'il nous faut libérer l'artiste qui est attendu par cinq journalistes dans un autre salon. Après quelques autographes, Manson nous serre la main en nous regardant bien dans les yeux et quitte la pièce avec le sourire.
interview réalisée par Charlotte Blum.