En dix ans de carrière, Marilyn Manson n'a jamais rien fait comme les autres. "The Golden Age Of Grotesque", son cinquième cadeau, témoigne une fois de plus de l'évolution d'un homme qui en appelle aujourd'hui au passé pour réinventer le présent. La fête peut commencer.
"Mais rien ne peut exister, si l'on raisonne". Cette citation, non attribuée et en français dans le texte, ouvre l'une des nombreuses pages du journal que tient Marilyn Manson sur le Net depuis le mois de février 2002, date à laquelle le chantier de "The Golden Age Of Grotesque" fut mis en route. La raison, c'est précisément ce que Marilyn Manson semble vouloir abandonner. Plus que jamais dans son monde, l'autoproclamé Arch Dandy Of Dada tente, avec sa nouvelle production, d'abattre les murs qui séparent le rêve du réel. Renvoyant à la fois à Peter Pan pour son refus de grandir, à Oscar Wilde pour son goût prononcé pour le dandysme et à Shakespeare pour sa philosophie et sa mise en scène dramatique, Marilyn Manson est le personnage central d'une vie qui relève, selon lui, du théâtre. Sans plus se soucier de l'image qu'il renvoie aux autres, n'établissant plus aucune différence entre la réalité et le spectacle, son discours et surtout son travail se sont transformés en une gigantesque fête où le non-sens remplace le bon sens. Ce n'est pas pour autant la folie qui domine "The Golden Age Of Grotesque", mais bien l'envie délibérée de divertir un public amorphe et lobotomisé par la médiocrité des productions artistiques contemporaines. Cette démarche intellectuelle a conduit Manson à s'entourer de nouveaux collaborateurs, pour la plupart européens (Tim Skold et Gottfried Helnwein notamment), et à créer sur son cinquième disque une atmosphère délicieusement décalée qui témoigne autant de la sérénité retrouvée du personnage que de son envie permanente de se renouveler. Place donc au maître de cérémonie qui évoque son nouvel état d'esprit dans le salon d'un hôtel de Sunset Boulevard.
Nous entrons donc dans "l'âge d'or du
grotesque". Mais qu'est-ce qui est grotesque selon toi : le monde extérieur
ou ce disque ?
Je crois avoir toujours nourri une fascination
pour des choses que les autres trouvaient laides. Mais à l'origine, le
grotesque représentait la partie de l'imagination responsable des choses
qui n'étaient pas naturelles. Ce qui signifierait que je suis moi-même
grotesque. En observant le monde extérieur et en liant les événements
qui s'y déroulent au grotesque, ce disque veut montrer que ce n'est pas
un mal d'être différent et original, et constitue à cet
effet un appel à prendre les armes, à être créatif
et à ne laisser personne entraver la capacité de l'imagination
à révéler des choses dérangeantes. "The Golden
Age Of Grotesque" est plus qu'un disque. Quand quelqu'un crée quelque
chose, l'oeuvre est inachevée tant qu'elle n'a pas été
reçu par quelqu'un d'autre. Qui peut l'aimer ou la détester. Mais
l'art n'est rien si personne ne l'a entendu, ne l'a vu ou n'en a fait l'expérience.
C'est pour cette raison que je suis impatient de donner un sens à "The
Golden Age Of Grotesque" en sortant cet album et en effectuant une tournée.
Les hommes ne sont qu'une seule et même personne mais, dans notre monde,
nous sommes séparés par les frontières qui délimitent
la représentation et l'art. Pour que sonne l'âge d'or du grotesque,
il faut avoir le courage de le déclarer, il faut y croire. Ensuite, il
pourra engendrer des relations échelonnées ou devenir un mouvement,
simplement constituer une tape sur la main ou devenir un double. Je souhaite
juste que les gens puissent voir la souffrance que j'ai enduré suite
à certaines expériences et problèmes passés pour
en arriver à ce stade. Tout ce contre quoi je me suis battu, tout ce
qu'il m'a plu de dire ou de montrer a été important : ce disque
est l'aboutissement de ma carrière. J'ai vieilli, pourtant j'ai l'impression
d'avoir dix ans, qui est aussi l'âge de création de Marilyn Manson.
Cet album a le comportement d'un gamin parce qu'il est dépourvu de règles
et devient, au bout du compte, plus plaisant et acceptable uniquement parce
qu'il est vilain. C'est difficile de ne pas aimer les enfants : ils font ce
qu'ils veulent jusqu'à ce qu'ils perdent cette spontanéité
en grandissant. Je n'ai pas cherché à faire un album commercial
mais beaucoup de gens le trouvent plus convenable. C'est sans doute le cas et
c'est merveilleux !
Mais dans quelle mesure estimes-tu t'être
libéré de la norme ? Quelque part, n'as-tu pas défini toi-même
tes propres limites ?
J'ai toujours essayé de travailler en
dehors des règles établies et j'ai toujours essayé de dire
et de faire ce qui me semblait bon. Mais j'ai pratiqué de façon
différente cette fois-ci. Au lieu de me battre contre la politique et
la religion existantes, j'ai crée, sur cet album et dans mon art, une
politique et une religion. Tout ce que j'ai réalisé jusqu'à
présent peut être considéré comme une bataille pour
conquérir et surmonter divers éléments de mon passé
ou du monde actuel. Une fois que tu as conquis quelque chose, il faut donner
autre chose. "The Golden Age Of Grotesque" est donc ce que j'offre.
C'est un disque à mi-chemin entre la fête forraine et l'église.
C'est tout ce que vous voulez que ce soit mais ça a vraiment été
conçu comme un divertissement. Je pense qu'il est temps que quelqu'un
produise un divertissement capable d'être utilisé dans le même
contexte que l'art. Les deux sont souvent considérés comme antinomiques
parce que le comique s'arrête une fois le spectacle terminé tandis
que l'artiste vit son art. L'art est aussi souvent considéré comme
quelque chose de prétentieux et d'élitiste, dont la place se trouve
dans un musée. Les spectacles, eux, sont plus accessibles. Je voulais
montrer que les deux peuvent se fondre. Bien entendu, je ne suis pas la première
personne à les mélanger mais c'est important de le faire à
nouveau aujourd'hui. Parce que toute mon inspiration, qu'il s'agisse du vaudeville,
du cabaret ou du burlesque, puise sa source dans une période qui ressemble
beaucoup à la nôtre. Ce que je n'avais honnêtement pas pu
prévoir il y a dix-huit mois... Lorsque j'ai commencé à
écrire cet album, j'essayais de retrouver l'état d'esprit et la
créativité des artistes des années 20 et 30 pour essayer
de faire quelque chose d'aussi qualitatif dans ma propre sphère. Tous
ces mouvements ont été crées dans un climat de peur et
de guerre et, au départ, je parlais justement de l'inspiration crée
par la peur de la guerre. Il est normal que les gens aient envie de s'évader,
mais pas de manière héroïque ou patriotique. Je n'essaie
en aucun cas d'être un héros américain ou Bruce Springsteen
: je n'écris ni les louanges de l'Amérique ni des chansons protestataires.
Je dis simplement que les concepts et la politique de votre guerre ne m'intéressent
pas. Et je veux démontrer que les 57 minutes et 42 secondes que dure
cet album peuvent constituer une échappatoire, tout comme aller à
un concert ou à une exposition que nous ferons peutêtre. Je souhaite
en tout cas que chacun résiste à tout sentiment de peur et profite
de sa vie au maximum. Parce que j'ai noté à titre personnel que
ça n'occasionnait que du bon. Sur tous mes disques, et en particulier
"Antichrist Superstar" qui m'a fait connaître au grand public,
vivre comme si demain n'existait pas peut générer les meilleurs
résultats. Il ne s'agit pas d'être irresponsable, mais simplement
de ne pas avoir de s'impliquer dans des choses dont on ne maîtrise pas
les conséquences. Et, à moins de l'être soi-même,
ce n'est ni malveillant ni nocif. Certains considèrent que je constitue
un danger ou une menace à l'éducation de leurs enfants ou à
leur morale religieuse. Je ne suis qu'une personne isolée. Si leur éducation
et leur religion sont si fragiles, ils feraient mieux de se pencher dessus avec
plus d'attention. Car s'il s'agit de choses aussi supérieures qu'ils
le prétendent, je ne devrais pas être en mesure de les déstabiliser.
Ton but affiché est de rendre l'art au peuple.
Cela dit, sur "The Golden Age Of Grotesque", tu joues beaucoup avec
les mots, et les références auxquelles tu fais allusion, comme
le dadaïsme par exemple, ne sont pas forcément faciles à
comprendre. Pourquoi alors penser que cet album est le plus "accessible"
de tous ? Et quelque part, n'est-ce pas le dénigrement de l'intellectuel
que tu as toujours été ?
Cela fait partie des complications entraînées
par la découverte d'un mouvement comme le dadaïsme. Le dadaïsme
a été instauré parce que l'art avait atteint un point où
les gens se demandaient ce qu'il était possible de faire à partir
de ce qui était en place. Sur l'album, la première chose que je
chante, c'est "everything has been said before/there's nothing left to
say anymore" (traduction : "tout a déjà été
dit avant/il n'y a plus rien à ajouter"). C'est assez dada. Le dadaïsme
est très puéril. C'est un peu comme un enfant qui en a assez d'un
jouet et qui en veut un autre. Il n'y a pas d'éléments intellectuel
dedans, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de dimension intellectuelle.
D'une certaine manière, l'album est plus simple parce que je ne présente
pas la philosophie de façon évidente. J'ai essayé de peindre
des tableaux, des rythmiques bizarres qui n'ont parfois aucun sens. Et j'ai
utilisé des mots qui non-seulement ne sont pas compréhensibles
de tous mais qui n'existent tout simplement pas dans la langue anglaise. Je
me suis inspiré de Cab Calloway (chanteur de jazz et meneur de revue
au Cotton Club, surtout connu au début des années 30 pour son
tube aux paroles surréalistes, "Minnie The Moocher"-ndr) ou
de ces gens qui ont essayé de faire ressentir les choses à un
niveau universel. Je crois que l'émotion et le dessein de chaque chanson
s'expriment dans le globalité du disque. C'est aussi pour cela que j'ai
utilisé ma voix de façon différente. Pour y parvenir, chaque
morceau se devait d'avoir son propre style et beaucoup de lignes de chant sont
issues des premières prises parce qu'elles avaient cette spontanéité
qui n'était pas compliquée. Quand c'est trop étudié,
l'énergie n'est souvent pas la même. En elle-même, cette
démarche peut inspirer plus de conversations que la pure exposition d'idées
intellectuelles. Etrangement, j'ai fait un album plus habile et plus personnel
en étant plus déroutant et plus puéril. C'est souvent les
choses les plus simples qui sont les meilleures et les plus significatives.
Et puis, je ne voulais pas me répéter. Je pense qu'il faut savoir
mettre un terme à un sujet donné avant de l'endommager. J'essaie
de ne jamais expliquer les choses que je crée, mais au contraire d'expliquer
qui je suis en créant ces choses. Je n'essaie pas nécessairement
de révolutionner la musique mais, parce que ce que je fais en révolte
certains et aussi parce que c'est un symptôme de ma révolte au
monde extérieur, mon travail peut parfois être révolutionnaire
(sourire). J'adore chanter ces nouvelles chansons : il y a beaucoup de jeux
de mots et d'inventions. Et chaque fois qu'on écoute le disque, quelque
chose de nouveau apparaît. Même moi qui suis mon pire juge, je m'en
rends compte. C'est ce qui constitue l'étrangeté de cet album.
Je trouve la musique actuelle ennuyeuse la plupart du temps. Alors j'ai décidé
de m'amuser et d'écrire des chansons don't je sois satisfait, même
dix-huit mois après. Tout le monde voulait savoir ce que nous faisions
et essayait de s'assurer que les éléments commerciaux étaient
intacts. Je n'ai laissé personne s'infiltrer dans notre travail, nous
avons refusé de travailler avec les producteurs traditionnels et j'ai
réalisé avec Gottfried Helnwein tout le visuel de l'album. Sans
aide financière de la maison de disques. Quand elle a voulu entendre
le single, je me suis enregistré en pleine conversation avec mon chat
et lui ai tendu fièrement. Mon manager était furieux. Tout le
monde voulait m'envoyer en hôpital psychiatrique. J'ai vraiment bien ri,
j'avais l'impression de faire quelque chose de mal, comme du vol à l'étalage
(rires)! Honnêtement, ce fut un album vraiment facile, passionnant et
grisant à réaliser.
Dans la chanson "The Bright Young Things",
il y a une phrase amusante, qui dit : "We don't rebel to sell/it just suits
us well" ("Nous ne nous rebellons pas pour vendre/ça nous va
simplement bien"). Est-ce une pique moqueuse à l'égard d'une
certaine colère préfabriquée et qu'est-ce que la rébellion
signifie pour toi ?
Dans un sens, c'est une remarque sur la façon
don't la musique peut être tournée en mode et traitée par
les médias, MTV et les maisons de disques. Comme ce que le punk-rock
est devenu aujourd'hui avec Sum41 ou Avril Lavigne - contre lesquels je n'ai
aucune animosité particulière. L'industrie du disque prend toutes
ces choses et essaie de créer un mouvement autour, en prétendant
que c'est underground ou en demandant l'aide de réalisateurs très
chers qui font croire que les clips sont fait à peu de frais. Cette chanson
est un commentaire sur cet état de fait et une façon de rire de
ce ridicule (sourire). Mais, avant tout, c'est un morceau qui s'inspire de la
réaction de beaucoup de gens envers ceux qui ont un niveau de notoriété
établi et qui leur demandent souvent : "Mais contre quoi êtes-vous
encore en colère ? Vous avez de l'argent, une maison et la belle vie
!" C'est le fait de reprocher à un artiste de faire carrière
sur son agressivité, ce dans quoi je ne me reconnais pas forcément.
La colère n'est pas exactement au centre de mon travail, mais j'admets
que ce que je fais ou dit fera toujours partie intégrante de ma personnalité,
quoi qu'il advienne. Ca me plaît autant que ça me déplaît,
mais j'ai appris à faire avec et ce n'est pas un défaut. Je peux
faire une chute et la transformer en quelque chose que d'autres apprécient.
Ce n'est pas de la violence gratuite. C'est ne pas se soucier de qui écoute
ta musique : simplement savoir que si tu l'aimes, c'est qu'elle est de qualité.
Et savoir que je n'ai pas plus besoin de pourvoir aux goûts de mes fans
que de censurer ce que les gens rejettent. Tant que je fournis aux gens ce qu'ils
attendent de Marilyn Manson, ils me soutiennent. Je suis donc moi-même
obligatoirement un fan de mon travail. Et si je réalise quelque chose
qui me plaît, je sais que ça rendra mes fans heureux parce que
j'ai l'impression de faire partie d'eux et parce que rien ne serait possible
sans leur aval. Je veux qu'ils fassent partie du mouvement autant que moi et
je veux qu'ils aient le même plaisir à écouter ce disque
que celui que j'ai eu à le faire. Plus que jamais pour cet album. Beaucoup
de personnes perçoivent aujourd'hui ma personnalité comme étant
positive pu plus joyeuse qu'auparavant. J'imagine que c'est en partie vrai mais
ça ne veut pas dire que j'ai changé d'opinions pour autant. Ca
signifie que je suis satisfait. Tout ce qui est entrepris doit s'arrêter
à un moment. Comme une chanson, par exemple, qu'on ne peut pas écrire
indéfiniment. J'ai dit tout ce que j'avais à dire sur la politique
et la religion. Il est temps de passer à autre chose. Je veux que les
gens évoluent avec moi et que personne ne se perde en chemin. Ce disque
est donc celui du changement. Toute chose- qu'il s'agisse d'une relation humaine,
d'une culture ou d'une forme d'expression artistique - arrivant à son
apogée, à un niveau excitant, passionnant, dégénéré
et décadent sera brisée par quelqu'un. Soit par la personne qui
l'a créée, soit par des individus extérieurs qui ont peur
de ne plus pouvoir la contrôler. Les gens veulent toujours le chaos. Et
quand ils l'obtiennent, ils en ont tellement peur qu'ils le détruisent.
"The Golden Age Of Grotesque" parle beaucoup de cela. J'évoque
diverses relations que j'ai eu avec différentes personnes - des filles,
des amis, le monde, la musique - de façon à ce que tout le monde
puisse l'entendre. Des gens de différents horizons, pays, sexes : ils
peuvent lire beaucoup plus facilement en moi aujourd'hui. J'aime l'idée
de se surpasser. J'ai pris conscience que beaucoup de gens que je rencontre
aime bien ma personnalité mais pas le type de musique je fais, ou, à
l'inverse, aime bien la musique mais pas le message, ou l'esthétique
ou n'apprécie tout simplement pas être fan de qui que ce soit.
Il y a toujours quelque chose qui m'empêche d'atteindre autant de gens
que je le souhaiterais. Ce qui ne veut pas dire pour autant que j'aimerais faire
quelque chose que tout le monde apprécie, ça ne servirait à
rien puisque dés que tout le monde aime quelque chose, on peut être
sûr que c'est de mauvais goût, ou feint, ou que ce n'est pas apprécié
pour les bonnes raisons. Les choses exceptionnelles se mesurent toujours par
le degré d'amour et de haine qu'elles déclenchent. Je voulais
réussir à mieux exprimer ma personnalité sur cet album.
Je n'avais pas à écrire dans les confins de l'histoire que j'avais
créée à partir d'"Antichrist Superstar" et qui
était autobiographique. Les rôles de compositions, les personnages
et les métaphores étaient les seuls moyens pour raconter mon histoire
de manière à apaiser ou à montrer ce que je voulais dire.
Mais, une fois de plus, je pense que j'étais arrivé au bout de
cette démarche. Alors, pour ce nouveau disque, j'ai voulu que tout le
monde se sente comme peu d'amis que j'ai et avec qui je passe du temps. Je n'ai
pas beaucoup d'amis desquels je me sente proche, et ceux-là savent qui
je suis. Ils connaissent tous les aspects de ma personnalité, pas seulement
celle qui est exposée dans les médias. J'ai essayé de mettre
tout de moi dans ce disque : alors, il y a de l'humour, de la noirceur, du sexe
et de la violence.