Marilyn Manson, proposition indécente

 

L'Amérique coincée du cul s'est trouvée un nouvel ennemi public numéro un. De protestation en campagne d'intox avec pour but avouer de faire annuler chaque concert de la tournée du groupe, la confrontation est en passe de tourner depuis quelques mois à l'affaire d'état. Ici en Europe, la controverse prêterait presque à sourire. Car pour beaucoup, derrière la curiosité engendrée par le personnage Marilyn Manson, ses motivations, ses ambitions, sa crédibilité, demeurent du domaine de l'énigme. Y a-t-il seulement un mystère Marilyn Manson ?
" Vous voulez vous plaindre de Marilyn Manson ? Commencez par le début. Commencez par Shakespeare. Car de quoi parle " Roméo et Juliette " ? De suicide. " Le commentaire est signé Ozzy Osbourne. Et c'est qu'il en connaît un rayon, le vieil Ozzy sur la question de la censure, de la rumeur, du scandale à trois francs? Black Sabbath, en son temps (et Ozzy par la suite), ne fut pas le dernier à s'attirer les foudres des lobbies bien pensants, fustigés pour ses prétendues déviances satanistes, invitations aux suicide, dépeçages de bestioles sur scène et tout le toutim. Pas étonnant que notre homme est fait une affaire personnelle de l'interdiction de séjour de Marilyn au Giant's Stadium de New York où son Ozzfest itinérant devait prendre place, avec Marilyn en bonne position sur l'affiche, portant même le conflit en justice avant d'obtenir gain de cause. Oui mais voilà, de manière récurrente, l'Amérique se plait à se définir de nouveaux épouvantails sacrifiés sur l'autel de la bonne conduite morale du pays. Et avec Marilyn Manson, elle a trouvé le client idéal. Depuis les tous débuts du groupe et ce choix de pseudonymes, " accouplement dépravant " de noms d'icônes populaires (Marilyn Monroe, Madonna, Twiggy, Ginger Rogers) et de serial-killers (Charles Manson, John Wayne Gacy, Richard Ramirez, Albert Fish). Imaginez chez nous un combo débarquant sous le patronyme Brigitte Landru ! Poilade générale au Café du Commerce.


Hystérie collective
Le nouveau vilain pas beau, donc. Sauf que depuis quelques mois, la " croisade " lancée par tout ce que l'Amérique compte de conservateurs, de bigots et d'intégristes a pris des atours d'hystérie collective, le tout savamment orchestré à coup de sites internet, de faxs aux " police departments " dans chacune des villes où Marilyn était susceptible de se produire, de la Caroline du Sud au New Jersey, du Wisconsin au Mississippi? Et les accusations de tomber en rang serré. Jamais vérifiées, plus fantasmées qu'autre chose. En vrac et dans le désordre, les concerts de Marilyn ne seraient que prétextes à des séances de viols collectifs ou d'appels au sacrifice de vierges, où cocaïne ou herbe seraient balancés par sacs entiers à la foule, poulets et chats égorgés vifs. Bref, à peu près tout et n'importe quoi. Certes, pour rajouter de l'huile sur le feu au rayon provoc', Marilyn est le roi : déchirant sur scène des pages de la Bible, se torchant généreusement le popotin avec un drapeau américain. Rien que de très enfantin mais suffisamment salace pour provoquer un tir à vue au pays des évangélistes surmédiatisés. Médiatisation. Le grand mot est lâché. Car c'est bien là toute la force de Marilyn Manson. Son intelligence aussi. Plus l'establishment se découvre des velléités à l'anéantir, plus Marilyn fait la une des magasines ! Une victoire à la Pyrrhus ? Pas si sûr.

rencontre avec Marilyn Manson
par Xavier Bonnet

Vu le gain en publicité qu'elles entraînent pour Marilyn, considères-tu chaque nouvelle offensive de la part des ligues de moralités ou de certaines communautés chrétiennes comme une victoire personnelle de plus, un coup de canif supplémentaire contre la censure et sa bêtise réaffirmée ?
Marilyn Manson: Dans un sens, oui. Chaque attaque de leur part est comme la précédente, elle ne repose sur rien. Ils veulent nous interdire de jouer sans avoir jamais vu l'un de nos concerts. Chacune de leurs actions montre leur aveuglement, leur bêtise. Et oui, de la sorte, ils ne font que renforcer mon propos quand je parle dans mes chansons de leur hypocrisie et de leur ignorance. Oui, j'en tire satisfaction. C'est mon rôle de montrer au reste du monde que leur mode de pensée ne repose sur rien de tangible, de montrer ces gens sous leurs jours véritables.



Fosse culturel
Comprends-tu que l'on puisse en Europe percevoir le phénomène Marilyn avec davantage de distance, pour ne pas dire de circonspection ?
Marilyn Manson: Oui, il y a un fossé entre la façon d'être perçu d'un coté ou de l'autre de l'Atlantique, même si j'ai l'impression que ce fossé est en train de se rétrécir. Maintenant, c'est vrai, les publics européens ont toujours eu une appréciation différente du divertissement ou de l'art en général. C'est un élément de votre culture. Aux States, la culture est si superficielle, le sensationnalisme la seule façon souvent d'apprécier l'art. Mais ce décalage ne me dérange pas du tout. Ceci étant, les choses ne sont pas aussi figées qu'elles pourraient le paraître. Aujourd'hui que Marilyn est à la mode, que nous semblons pouvoir durer, certains aux States commencent à analyser un peu plus en profondeur ce que nous cherchons à exprimer.

Le problème de Marilyn aux Etats-Unis ne se résume-t-il pas à cette déficience culturelle ou historique ? Car, quand tu en appelles à Nietzsche ou Crowley, cela n'inspire pas grand chose à ton public...
Marilyn Manson: C'est tout à fait juste. Cette partie de la philosophie et de la littérature n'a pas vraiment sa place dans l'éducation scolaire aux States. C'est d'ailleurs dans l'espoir de créer un effet de curiosité que je cite souvent ces références au court de mes interviews. Dans un sens, je me mue en professeur, en éducateur.

Quand tu dis que le décalage Europe - USA ne te dérange pas, cela signifie t'il que tu peux te satisfaire d'un public qui viendrait aux concerts de Marilyn Manson uniquement pour le coté théâtral du show, autrement dit n'avoir du groupe qu'une perception superficielle ?
Marilyn Manson: Tout à fait. Parce qu'en venant à nos concerts, il attrape quand même une partie du discours. L'important est moins dans ce que je dis que dans ce que discours cherche à provoquer, c'est à dire déclencher une réflexion personnelle. Ne rien prendre pour argent comptant, y compris dans ce que nous pouvons faire ou dire. S'il s'accroche à une chanson à cause du beat ou de l'agressivité qu'elle dégage, il entre déjà dans mon jeu? En fait, je me fous de ce que le public veut prendre dans Marilyn Manson. Le seul fait qu'il y puise quelque chose me rend déjà heureux.


Combattre le feu par le feu
Quand tu dis que, dans la bagarre quasi quotidienne qui t'oppose à ceux qui t'attaquent, à commencer par tous ces fondamentalistes, " il faut combattre le feu par le feu ", n'en viens-tu pas à tendre vers une autre église, une autre chapelle, un autre bastion, selon tes propres critères sélectifs ?
Marilyn Manson: Dans un sens, oui. C'est un peu le passage obligé, la face cachée de tout le concept " Antichrist Superstar ". Une manière d'enfoncer le clou sur les liens entre religion et politique, le totalitarisme sous toutes ses formes et les outils qu'il utilise, à commencer par la télévision. Nous utilisons une image fasciste pour mieux la condamner, avec le danger qu'elle soit comprise de travers, avec le risque qu'elle ne soit pas perçue simplement comme une moquerie, également une moquerie de moi-même et du personnage que j'ai crée. C'est là tout le problème de la notion même d'idéologie. dans les années cinquante, les States sont partis en guerre contre le communisme. Mais en luttant contre une certaine forme de communisme, ils en ont engendré une autre qui ne disait pas forcément son nom.

La présence accrue de Marilyn sur MTV, le désir pour le groupe d'avoir son propre site sur internet, sont ils un autre aspect de ce "combattre le feu par le feu"?
Marilyn Manson: Il y a deux formes d'action. Soit te plaindre des choses telles qu'elles sont, vomir sur MTV mais rêver qu'ils prennent ton petit clip ; soit prendre part au jeu et essayer de le modifier de l'intérieur. j'ai opté pour la deuxième solution : faire partie d'un courant mainstream pour le transformer d'une manière qui me correspond davantage et faire passer mon discours à une plus large échelle.

Il est très rare de t 'entendre parler musique pendant les interviews. Est-ce parce que l'on ne t'interroge jamais sur la question ou parce que tu considères cette musique comme un simple outil, un simple script te permettant de développer ton rôle de messager ?
Marilyn Manson: Un peu des deux à la fois. C'est vrai que l'on m'interroge rarement sur la question, la plupart de tes collègues préférant se contenter de la controverse autour de ce groupe. La musique est quelque chose de très important à mes yeux mais, en même temps, à la différence de bon nombre de groupes de rock, elle n'est pas mon seul sujet de conversation. Elle n'est qu'un élément du tableau, un parmi d'autres. Pas un simple outil, plutôt un moyen. Mais j'adore la musique sincèrement. Elle n'est pas quelque chose de subalterne pour moi, pas? un parent pauvre.



L'ombre Reznor
Est ce parce que tu as à tes cotés des gens comme Trent (Reznor) ou Twiggy (Ramirez) pour s'atteler plus directement à la musique que tu peux te consacrer davantage au message, au fond plus qu'à la forme ?
Marilyn Manson: Dans une certaine mesure, certainement. Quand j'ai commencé, je fonctionnais déjà à partir de mots, d'idées ou d'images, que je voulais seulement ensuite mettre en sons. Et c'est une chance d'avoir trouvé des gens qui voulaient m'aider à y parvenir.

La façon dont Trent est souvent perçu comme le sixième membre " officieux " du groupe n'aurait-il pas tendance à devenir encombrant à la longue ?
Marilyn Manson: Non, d'autant que l'on fait de moins en moins le rapprochement. Marilyn Manson a prouvé me semble-t-il qu'il pouvait exister par lui-même, même si nous sommes sur son label et qu'il est le producteur de " Antichrist Superstar ".

Ce n'est pas tant ennuyeux que Inapproprié ?
Marilyn Manson: Je ne dirais pas ça non plus. Juste un peu daté ! Si nous prenons toujours du plaisir à travailler ensemble, nous avons acquis une indépendance qu'il faudra bien reconnaître un jour ou l'autre.

On sentirait presque de l'irritation dans tes propos...
Marilyn Manson: Pas du tout. Seulement, quand on me demande maintenant : "Comment s'est passé votre collaboration avec Trent Reznor?", j'ai plutôt tendance à rétorquer un truc du genre : "Vous obtiendrez peut-être une réponse plus intéressante en lui demandant : "Comment était-ce de bosser avec Marilyn Manson??" (sourire)...



Le sauveur du rock
Dans une interview récente, tu déclarais : " Je serais celui qui ira jusqu'à se briser les reins pour que le rock redevienne à nouveau excitant. " est ce là un choix personnel ou un " destin " forcé, dicté par le constat que personne ne semble vouloir faire le boulot à ta place ?
Marilyn Manson: Deux raisons à cela : l'une parce que c'est dans ma nature, je ne peux concevoir les choses autrement que dans l'extrême ; l'autre parce que je suis fan de musique et que je ne veux pas la voir s'étouffer à petit feu sous prétexte que tout le monde veuille se la jouer profil bas. C'est donc à la fois un choix et une obligation. Une forme de mission, là encore. Et si je sais que " Antichrist Superstar " tient la route et qu'il se montrera durable avec le temps, notre prochain album prouvera que Marilyn Manson est tout sauf un feu de paille.

Ce concept d'Antéchrist se retrouvera-t-il sur ce prochain album ou est-il appelé à disparaître avec lui, comme le Ziggy Stardust de Bowie en son temps ?
Marilyn Manson: Je n'en sais encore rien. Aujourd'hui, je pense qu'il en restera encore quelque chose. Mais demain, dans une semaine, dans un mois, qu'en serra t'il ? l'antéchrist est une partie de moi, du début à la fin. Et ma propre fin serra aussi la sienne, d'une certaine façon. Mais cette fin ne signifie pas forcément la fin physique. Elle peut aussi correspondre à l'aboutissement d'un processus d'introspection dans les tréfonds les plus extrémistes de ma personnalité, d'en avoir terminé avec une quête nihiliste. Quand j'aurais décidé de passer à autre chose, à une autre expérimentation, il serra temps pour toi et moi d'assister aux funérailles de l'Antéchrist.

Projetons nous maintenant vingt ans en avant. Ton fils ou ta fille vient de fêter son seizième anniversaire et vient te dire : "Papa, ce que tu as fait avec Marilyn Manson était si stupide, j'en ai presque honte..." Comment réagis-tu?
Marilyn Manson: (Rires) je lui dirais de patienter lui-même vingt ans et de voir ce que ses propres enfants pensent de ce qu'il a pu faire pendant l'intervalle. Il faut toujours appréhender les choses avec distance. Y compris quand on parle de tendance musicale. dans les années 80, les 70's paraissaient complètement idiotes à la grande majorité des "penseurs". mais, dans les années 90, on a commencé à regarder cette période différemment, à lui trouver un nouveau sens. Tout est donc affaire de perspective. Sans compter que le conflit des générations est un problème que l'on est pas prêt de régler ! Il faut du temps aux enfants pour comprendre leurs parents... C'est le drame du genre humain (rires) !